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De la paix à la justice

public
5 min read
Ehud Barak, Bill Clinton, et Yasser Arafat assis dans un salon, avec Bill Clinton qui lit un document.
Ehud Barak, Bill Clinton, et Yasser Arafat à Camp David en 1999

Ce billet est disponible en anglais ici.


Actuellement, la plupart des Israéliens sont sur le pied de guerre, sans grande retenue: dans la droite israélienne, on appelle ouvertement au nettoyage ethnique et au génocide à Gaza ; au centre et à gauche, on dit que les morts civils sont malheureux mais inévitables.

Mais cela n'a pas toujours été le cas. Dans ce billet, je veux parler d'à quel point le concept de paix est central pour de nombreux Israéliens et sionistes, et pourquoi la paix seule n'a pas été et ne sera pas suffisante pour mettre fin au conflit.


Lorsque je vivais en Israël, j'étais un sioniste "progressiste", et j'étais principalement entouré de sionistes progressistes venus d'Europe, des États-Unis et d'Amérique latine. Nous étions laïques, opposés aux colonies dans les territoires occupés, nous méprisions Nétanyahu, et nous voulions "la paix au Proche-Orient".

Quand je dis que nous voulions la paix au Proche-Orient, je veux dire que cela faisait partie intégrale de nos identités politiques : nous étudiions la politique proche orientale, faisions du bénévolat dans des camps de réfugiés à Jénin ou à Naplouse, ou travaillions dans des "programmes pour la paix". Nous considérions Yitzhak Rabin comme un héros et un faiseur de paix.

Les Israéliens autour de nous sortaient juste de la deuxième intifada et, sans surprise, n'étaient pas aussi optimistes que nous. Cependant, il était evident dans toute conversation sur le conflit qu'eux aussi aspiraient à la paix. Ce n'était certainement pas le cas pour tout Israël. Beaucoup d'Israéliens pensaient que la cohabitation pacifique avec les "Arabes" était un rêve idéaliste, et certains, bien sûr, ne voulaient même pas de paix. Mais nous, du côté progressiste, voulions sincèrement voir un accord de paix. À l'époque, la solution à deux États était encore viable (ou du moins le semblait), et il y avait encore des pourparlers sporadiques de paix entre le gouvernement israélien et l'Autorité palestinienne, nous donnant l'espoir que la paix était possible.

En période de colonisation continue de la Cisjordanie par Israël, de traitement brutal des Palestiniens et d'isolement grandissant de Gaza, notre amour autoproclamé pour la paix pouvait sembler cynique ou inauthentique. Mais ce n'était pas le cas – nous la voulions sincèrement. Mais je réalise maintenant que simplement vouloir la paix ne serait jamais suffisant. Le problème était, et reste, que le sionisme progressiste ne s'est jamais concentré sur le besoin de justice – il ne nous a jamais poussés à prendre en compte les injustices passées infligées aux Palestiniens, ni à chercher des solutions qui leur donnent une véritable autodétermination.

Ce n'est pas une exagération. L'une des phrases accrocheuses que j'entendais souvent en Israël était "les Palestiniens ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion", en référence à la prétendue réticence des dirigeants palestiniens à accepter toutes les propositions de paix. J'entendais aussi des choses comme "les Palestiniens disent qu'ils veulent la paix, mais ils n'en ont jamais assez", signifiant qu'ils demandent beaucoup trop. Encore aujourd'hui, ce sont là quelques-uns des arguments les plus courants avancés par les Israéliens.

Mais nous ne nous demandons jamais : qu'y avait-il dans ces propositions de paix que les Palestiniens ont soi-disant rejetées ? Les offres étaient-elles juste envers les Palestiniens ? Répartissaient-elles équitablement les terres et les ressources ? Accordaient-elles une véritable autodétermination aux Palestiniens ?

Le rejet par les Palestiniens du plan de partage de l'ONU de 1947 est souvent présenté comme le meilleur exemple de ce refus systématique des palestiniens. Mais nous ne nous mettons jamais dans la peau des Palestiniens qui ont vu la population juive passer de 90 000 à 630 000 personnes en seulement 30 ans, puis qui s'est vu offrir 56 % du territoire de la Palestine mandataire, alors qu'ils ne représentaient que 30 % de la population. Je ne pense pas que quiconque puisse considérer cela comme une proposition juste.

Cinquante ans plus tard, le rejet par Yasser Arafat du plan de paix de Camp David en 2000 montrait soi-disant, une fois de plus, que les Palestiniens étaient peu disposés à faire des compromis. Mais, encore une fois, lorsque l'on examine de plus près ce qui s'est passé, la proposition n'avait rien de juste. Lorsqu'ils avaient signé les accords d'Oslo cinq ans plus tôt, les Palestiniens avaient déjà accepté qu'un État palestinien ne couvrirait que 22 % du territoire de la Palestine mandataire. Mais la proposition d'Ehud Barak à Camp David offrait pas un réel État, puisque sans contrôle des frontières et un territoire morcelé par de vastes blocs de colonies. Elle offrait également moins que les 22 % convenus dans les accords d'Oslo, avec un échange territorial humiliant de 9 pour 1 : Israël annexerait 9 % de la Cisjordanie tandis que les Palestiniens recevraient l'équivalent de 1 % de la superficie de la Cisjordanie en terres israéliennes. En fait, le gouvernement israélien était parfaitement conscient que son offre était absurde, et est revenu vers les Palestiniens avec des propositions bien plus réalistes quelques mois plus tard lors du sommet de Taba. Dès lors, les négociations semblaient beaucoup plus prometteuses, jusqu'aux élections israéliennes de 2001, lorsque qu'un nouveau gouvernement de droite fut élu et mis une fin immediate aux des pourparlers de paix. Faire porter aux palestiniens la responsabilité du rejet de l'offre d'Ehud Barak revient a exiger d'eux qu'ils acceptent n'importe quel accord de paix, peu importe à quel point l'offre est injuste – cela revient à ignorer l'idée même de justice.

Et en effet, quand j'étais plus jeune, l’idée de "justice" ne faisait pas partie de mon vocabulaire. Comme mes amis sionistes, ce n'était pas quelque chose à laquelle je réfléchissais. Nos appels à la paix étaient une réponse à la violence : nous voulions que la violence cesse parce que nos proches en étaient victime, et pour certains d'entre nous, parce que nous pensions aussi que les Palestiniens méritaient de vivre en paix. Mais appeler à la paix était une réponse superficielle à la violence : cela ne nous obligeait jamais à réfléchir aux causes meme de cette violence, aux injustices historiques et présentes qui l'attisent.

C'est flagrant quand on écoute les discours de Yitzhak Rabin, le héros de la gauche israélienne et le dernier faiseur de paix d'Israël. De son discours lors de la signature des accords d'Oslo avec Yasser Arafat à ses côtés, jusqu’à ses dernières paroles lors d'un rassemblement pour la paix, quelques minutes seulement avant d'être assassiné, il ne parlait que de la sécurité que la paix apporteraient aux Israéliens et à ses espoirs quant à la fin de la violence. Il n'a jamais mentionné, ne serait-ce qu'une seule fois, les injustices historiques ou présentes infligées aux Palestiniens, ni la nécessité de les réparer. Lorsque Rabin et les dirigeants israéliens qui sont venus avant et après lui recherchaient la paix, ils n'ont jamais donné priorité à atteindre une forme de justice pour les palestiniens – garantir qu'un accord de paix leur donnerait une véritable autodétermination et tenir compte de décennies d'injustice.

Pendant longtemps, je pensais qu'Israël avant la supériorité morale par rapport aux Palestiniens. C'était Israël qui appelait explicitement à la paix, cherchait un accord de paix, faisait des propositions de paix. Mais cette quête de la paix n'était pas simplement intéressé – avec pour but de mettre fin à la violence à laquelle étaient confrontés les Israéliens – elle niait également la justice : la vision d'Israël pour la paix ignorait les besoins des Palestiniens, effaçait leurs aspirations à la liberté, à la dignité et à l'autodétermination. Ce n'est que lorsque Israël intégrera à part entière l'idée de justice pour les Palestiniens que s'ouvrira un véritable chemin vers la paix.