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Pourquoi les sionistes progressistes ne mettent-ils pas la justice au centre de leurs préoccupations ?

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Des femmes et des enfants palestiniens transportent leurs biens en quittant leur village près de Haïfa le 26 juin 1948.
Des femmes et des enfants palestiniens transportent leurs biens en quittant leur village près de Haïfa lors de la Nakba le 26 juin 1948. BETTMANN ARCHIVE/GETTY IMAGES. BETTMANN ARCHIVE/GETTY IMAGES

Ce billet est publié en anglais ici.


Il y a quelques semaines, j'écrivais que le désir de paix des Israéliens et des sionistes ne serait jamais suffisant pour mettre fin au conflit israélo-palestinien :

Pendant longtemps, je pensais qu'Israël avait la supériorité morale par rapport aux Palestiniens. C'était Israël qui appelait explicitement à la paix, cherchait un accord de paix, faisait des propositions de paix. Mais cette quête de la paix n'était pas simplement intéressé – avec pour but de mettre fin à la violence à laquelle étaient confrontés les Israéliens – elle niait également la justice : la vision d'Israël pour la paix ignorait les besoins des Palestiniens, effaçait leurs aspirations à la liberté, à la dignité et à l'autodétermination. Ce n'est que lorsque Israël intégrera à part entière l'idée de justice pour les Palestiniens que s'ouvrira un véritable chemin vers la paix.

Je vois cinq raisons expliquant pourquoi, pendant si longtemps, je me suis concentré sur la paix plutôt que sur la justice, et pourquoi tant de personnes que je connais en Israël et dans les communautés juives à travers le monde font de même.

Premièrement, dans les cercles sionistes, il n'y a pratiquement aucune discussion sur la Nakba ou, plus généralement, sur les abus commis par le mouvement sioniste avant la création d'Israël et par Israël pendant ses premières années. Les infos se concentrent principalement sur la violence actuelle ou, au mieux, sur les injustices commises par Israël au cours des dernières années (autour de l'occupation de la Cisjordanie, des implantations, ou du blocus de Gaza). Si nous ne parlons ni ne pensons pas aux injustices historiques, pourquoi penserions-nous à la justice ? L'attention se tourne alors vers les problèmes actuels et ceux qui nous semblent immédiatement responsables, le gouvernement israélien (qui n'adore pas critiquer Bibi ?) plutôt que l'État d'Israël lui-même.

Deuxièmement, au-delà de l'éducation et des actualités, les Israéliens progressistes mènent, dans l'ensemble, une vie confortable. Alors que les confiscations de terres, les démolitions de maisons et mille autres indignités quotidiennes inhérentes à l'occupation militaire ne se passent qu'à quelques kilomètres de Tel Aviv, la situation des Palestiniens leur est invisible. Ils n'en entendent parler que par les infos. La grande majorité des Israéliens n'ont jamais mis les pieds en Cisjordanie ou à Gaza depuis leur service militaire, et ils n'ont jamais besoin de penser aux méfaits de l'occupation militaire. Loin des yeux, loin du coeur. Jusqu'à ce qu'une explosion de violence leur rappelle que le conflit n'est pas terminé, mais a ce moment là, si la violence ne les pousse pas à adopter une posture guerriere, leur préoccupation devient la paix (comment éviter d'être tué par les militants palestiniens ?) plutôt que la justice (comment aborder les causes profondes de la violence palestinienne ?).

Une troisième raison de se concentrer sur la paix est que la paix est beaucoup plus facile à envisager que la justice. La paix est quelque chose de claireet direct : c'est l'absence de guerre et de violence. Non pas que la paix soit facile à atteindre ; loin de là. Mais c'est quelque chose que nous pouvons tous comprendre et imaginer : pas de bombes, pas de roquettes, pas de coups de couteau, pas de voitures-béliers. La justice, en revanche, c'est floue. Elle est difficile à définir et largement subjective. Qu'est-ce qui est juste ? Quelle serait une résolution juste du conflit ? Comment rétablir la justice, ou tenter de rétablir la justice, après des décennies d'injustices ? Ces questions sont complexes et, sans réponses faciles, gênantes et difficiles à aborder.

Quatrièmement, nous ne voulons souvent pas croire, nous ne voulons pas savoir, qu'Israël a été construit sur le sang. Quelle que soit notre volonté de voir les palestiniens libres et en sécurité, ou notre dégoût des implantations, de Bibi et de l'occupation militaire, pour de nombreux Juifs, le lien avec Israël fait parti de leur identité même. Quand notre rapport à Israël est si profond, remettre en question la moralité de la fondation d'Israël revient à remettre en question notre propre moralité. Cela revient à une attaque contre qui nous sommes au plus profond de nous. La difficulté de sortir du sionisme est si forte parce que le sionisme a été construit en tant que nationalisme juif : s'en détourner, c'est comme se détourner de notre propre peuple, de notre communauté. Pour moi, cela signifiait ressentir quelque chose pour Israël que je n'ai jamais ressenti pour la France, où je suis né, ou pour les États-Unis où je vis depuis plus d'une décennie. En creusant davantage dans l'histoire de la fondation d'Israël et des 75 années de conflit qui ont suivi, j'en suis venu à la conclusion que le sionisme était la principale cause du conflit et qu'aucun État ne devrait "appartenir" à un groupe ethnique. Les Juifs méritent la sécurité et l'autodétermination, mais un État ethnique n'est pas la voie vers la sécurité.

Enfin, je pense que la paix est beaucoup plus centrale que la justice dans la psyché sioniste parce que la paix semble bilatérale. Une autre phrase courante en Israël est "il faut être deux pour valser", sous-entendant qu'Israel ne peut faire la paix que si les Palestiniens le souhaite. Se concentrer sur la paix donne l'impression que la fin du conflit est, avant tout, une question bilatérals. Nous pouvons alors dire que nous n'avons pas de partenaire pour la paix, ou nous pouvons expliquer pourquoi l'autre côté n'est pas apte à faire la paix. Il devient facile de déplacer la responsabilité loin de nous. En revanche, se concentrer sur la fin des injustices nécessiterait une action immédiate, en premier lieu mettre fin à la colonisation de la Cisjordanie. Et bien que les sionistes progressistes détestent les colons et les implantations, je pense que faire porter a Israël la majeure partie de la responsabilité de la poursuite du conflit est un pas trop loin. Suggérer une responsabilité bilatérale pour le conflit et pour le processus de paix semble bien plus commode.

Obtenir la justice pour les Palestiniens ne viendra pas d'Israël et du mouvement sioniste. La pression externe (par le biais de boycotts, de désinvestissements et de sanctions) sera le facteur déterminant. Mais pour ceux d'entre nous qui ont des sionistes dans notre entourrage, nous pouvons songer à de nouvelles façons de remettre en question le statu quo : montrer l'importance de la Nakba et des injustices historiques, recentrer les discussions de la paix vers la justice, et encourager des conversations difficiles sur ce à quoi pourrait ressembler la justice pour les Palestiniens.